Je voulais juste changer d’air !

Mon Dieu, ayez pitié de l’âme de mon âme !

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Maintenant que les poussières retombent, Appolonius découvre cet Enfer qui l’entoure, et ce qu’il a devant les yeux ne mérite pas le nom de “paysage“. La poussière que son pied a soulevé retombe sur un sol couvert à perte de vue de cendres grasses, huileuses, chargées de tout le suif des corps damnés. Elles sentent la damnation éternelle, le cri, la douleur et la torture, elles flottent lourdement comme une mer de cendres agitée par la houle, une mer qui lui arrive aux genoux. Appolonius lève les yeux vers son ciel qu’il ne voit plus. Il est barré par un édredon filandreux qui laisse tomber des flocons noirs, des effilochures qui répandent partout une grisaille permanente, la grisaille d’un monde perdu.
Appolonius s’ébroue. Les poussières s’envolent, se dispersent un temps, mais elles reviennent se coller sur son aube, sur ses mains, sur son visage et sur ses ailes.


Quelle sinistre boule à neige !


Seuls, des buissons ardents jetés çà et là rompent la platitude de cette étendue stérile. Lorsqu’ils sont chargés de toute la poussière qu’ils peuvent supporter, ils explosent spontanément dans un bruit de bombe et chauffent un peu plus l’air saturé et torride. Ils éclairent un instant la grisaille, puis, comme des torches qu’on aurait mouchées, ils s’éteignent et reprennent leur forme première en attendant la charge suivante.
Ecrasé par la chaleur, essoufflé, écoeuré par l’odeur, Apollonius s’interroge sur ses résolutions prises là-haut.


« Aurais-je dû écouter les sages archanges ? »


Ses ailes sont inutilisables depuis qu’il a touché le sol, au pied de l’Arbre du Bien et du Mal qui fait le lien entre les deux mondes. Il est contraint de marcher, libérant de leur couche de cendres des pavés brûlants parcourus par une vermine fuyante.
Tout lui semblait pourtant si évident là-haut.
Il poursuit sa marche.

Près d’un buisson ardent, il aperçoit un démon qui s’occupe de sa tarasque ; l’animal immense, massif, se laisse paisiblement bichonner.


Comme c’est mignon et tellement pittoresque !


Le sourire aux lèvres, sûr de son état, Appolonius s’approche.
— Bonjour cher ami, pouvez-vous me conduire jusqu’à Pandémonium, s’il vous plait car, voyez-vous, mes ailes, alourdies par l’air ambiant, me sont inutiles. A propos, je m’appelle Apollonius, et vous-même ?
Le diable arrête d’étriller la tarasque et s’approche. Apollonius découvre un visage d’écorce brûlée, une caricature de face où deux yeux privés de lumière le fixent. Le souffle est court, bruyant.
— Qu’est-ce que tu viens foutre par ici, toi ? C’est pas ta zone.
— A vrai dire, je souhaite visiter Pandémonium et les Portes de l’Enfer dont j’ai tellement entendu parler. Mais, mes ailes…
Le démon éclate de rire. Derrière lui, sa queue fouette l’air, il est pris d’un balancement inquiétant.
— Pandémonium ? Si t’y arrives, personne te laissera entrer. Fous-moi la paix, dégage et démerde-toi !
— Juste un aller-retour, je vous prie. Je ne compte pas rester longtemps, je suffoque et suis déjà en nage ; mon aube devient triste et me colle désagréablement. Mes ailes me sont lourdes, voyez-vous.
— Toi, joli papillon, je vois que tu comprends vite, sauf qu’il faut t’expliquer longtemps. On vous aime pas ici, toi, tes copains, vos airs de pas y toucher et vos mains propres, et je vais te dire comment on vous aime pas, parole d’Acnofer !

Sans prévenir, le démon se précipite sur Appolonius, lacère de ses griffes sa poitrine et l’entaille profondément. La souffrance vrille le corps de l’ange qui pousse un cri dont il ne se savait pas capable.
A l’aide de ses sabots, Acnofer lui porte un autre coup dans les côtes et l’envoie au sol, le souffle coupé, stupéfait ; Apollonius ne comprend pas ce qui lui arrive. Autour de lui, toutes les cendres s’envolent et s’engouffrent dans sa bouche et dans ses plaies. Il tousse, crache, il étouffe, tente de parer les coups du diable qui le piétine et laboure sa poitrine avec ses sabots, avec ses griffes.
Apollonius ne comprend rien, mais il se résout à riposter et assène à son adversaire un puissant coup de poing qui l’envoie au loin, groggy.
Il se relève, émerge de cet océan de particules nauséabondes, à bout de souffle. Son aube a viré au noir mêlé de rouge, elle empeste le suif brûlé, sent le cri des damnés et grouille d’une vie parasite. Ses ailes souffrent et perdent leur plumage, son cœur veut s’échapper de son thorax, ses poumons brûlent, sa poitrine lance des aiguilles dans tout son corps.


“ C’est donc ça, la douleur ?

De son côté, Acnofer ne se pose pas de questions, il n’a pas d’états d’âme. Il revient à la charge et tente à présent de le transpercer grâce à la flèche de sa queue. Apollonius évite les coups répétés puis il finit par se saisir de ce membre. Il l’empoigne des deux mains, soulève Acnofer et le fait tournoyer de plus en plus vite au-dessus de lui. Le diable pousse un étrange piaillement continu. Apollonius le lâche et le projette dans un buisson ardent qui vient justement de se transformer en bombe.
Il est exténué, chaque geste est une douleur, chaque mouvement le met en nage, ses ailes perdent encore des plumes et laissent deviner par endroit leur ossature. Tout est allé très vite, c’est un cauchemar, il doit rentrer dans son monde, vite. Les sages ont donc raison, il n’y a pas d’âme ici.
Il entend une voix derrière lui.
— Je m’appelle Acnofer, enfant des racines calcinées de l’arbre du Bien et du Mal. Tu crois que ce buisson peut me consumer ?
Le démon émerge de l’arbuste, solidement posé sur ses pattes sabotées, sa queue terminée par une flèche, fouettant l’air, ses mains prêtes à saigner les corps. Bien plus petit qu’Apollonius, oui, mais tellement plus adapté au monde qui l’entoure. Ses intentions sont claires.


“ C’est donc ça, la guerre ?

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Les deux adversaires se tournent autour, se jaugent et cherchent leurs points faibles.
Acnofer ne révèle rien dans son absence de regard, il fait siffler sa queue.
Apollonius se déploie, étend ses ailes, il doit tirer avantage de son envergure ; il doit faire vite, il doit apprendre vite, sa vie est en jeu.
Dans un même mouvement rapide, il pose un genou à terre, prend appui sur le sol avec sa main, courbe l’échine et envoie une aile gifler Acnofer. Le choc qu’il ressent lui indique qu’il a bien estimé son coup. Il relève la tête et voit, derrière la cendre et les plumes qui volent, le diable se tenir raide, hébété, tétanisé. La flèche qu’il avait eu le temps de projeter reste là, plantée dans l’air, à quelques centimètres du visage d’Apollonius qui n’attend pas et porte un deuxième coup de son autre aile, aussi puissant que le premier. Acnofer titube, chancelle, râle.
L’ange en profite. Il lui enserre le cou avec la pointe de ses ailes, le projette en l’air et, lorsqu’il retombe, il lui tranche la gorge d’un coup de ses dernières rémiges, effilées comme des rasoirs.
Acnofer chute au sol, dans un bruit de métal et de bois brisé ; la vermine s’occupe immédiatement de lui.
— Crève, engeance du Diable !……


“ C’est donc ça, la haine ?

L’ange tombe à genoux et se tient les côtes, les mains en sang. Ses ailes, réduites à leur ossature mise à nue, ressemblent au squelette d’une fleur oubliée dans un herbier, son aube tombe en lambeaux.
Il n’est plus qu’un corps douloureux, écrasé par les vagues de chaleur, étouffé par les poussières, envahi par la vermine et les cris des hommes en pleurs portés par les cendres, il est en sang, en sueur.
Il ne veut pas rester une seconde de plus dans cet enfer où rien ne vole plus haut que la poussière. Il a compris, il n’y a rien ici, rien de plus que le désert de l’âme.
Il décide de retourner vers l’Arbre du Bien et du Mal et de remonter dans son monde.
Il se relève et cherche la tarasque. Malheureusement, les effilochures tombent du ciel sans discontinuer et font exploser encore et toujours des buissons qui aveuglent et assourdissent l’espace. L’ange n’a plus de repères, il suffoque, se bat contre les parasites, tourne dans tous les sens, désemparé.


“ C’est donc ça, le désespoir ?

Un piétinement lourd fait trembler les pavés. Un groupe de démons chevauche des tarasques ; les queues de tous ces diables le désignent comme cible.
Apollonius comprend que le piaillement d’Acnofer était un appel au secours.
Il n’aura pas le temps d’arriver aux racines de l’Arbre.
Il n’aura pas la force d’affronter les démons.


“ C’est donc ça, la fin ?

Il tombe face à terre, la joue contre le pavé brûlant. Il sent le souffle chaud des tarasques, il entend le crépitement des bestioles. Les démons font cercle autour de lui, une première flèche cloue le joli papillon contre le pavé, puis une deuxième, puis une troisième, puis….

“ Je suis Apollonius le poète, je voulais juste changer d’air, je voulais voir l’ailleurs.
Je suis Apollonius le candide,

on m’a dit qu’il existe des mondes nauséeux où l’âme reste clouée au sol.
Je ne voulais pas le croire.
Mon dieu, ayez pitié de l’âme de mon âme !
 ”

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Texte écrit en 2018, retravaillé pour l’occasion.


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