Laïcité, j’écris trois fois ton nom

Sous le regard de Marianne

« On ne parle jamais tant de vodka que lorsqu’il n’y a plus de vodka », disent les Russes. 
Il en va de même pour la laïcité. On ne l’a jamais autant invoquée que depuis que des pans entiers du territoire national vivent sous l’emprise d’une religion affichée, barbe et voile en tête, dans une forme de concordat qui s’impose de fait. 
Malheureusement, la laïcité qu’on brandit alors est souvent réduite à sa plus simple expression : la neutralité politique et juridique. Une vodka sans alcool, en somme, une Tourtel pour consommateurs frileux et puritains, un mot vidé de sa substance, auquel on demande d’être sans saveur pour ne déplaire à personne.

Il est donc temps de lui rendre toute son épaisseur, car la laïcité ne se réduit pas au secularism anglais.

C’est un mouvement, une méthode et une volonté.

Un mouvement, d’abord. 
Pendant des siècles, la religion a défini l’homme : elle était son identité première, indépassable. La laïcité est venue bousculer ce rapport : elle fait de la religion un choix, une conviction personnelle parmi d’autres, toujours possible, mais jamais obligatoire. 
C’est ce qu’on appelle un mouvement d’émancipation.

Une méthode, ensuite. 
C’est un moyen de faire cohabiter sous un même toit civique des convictions très différentes. La règle est simple : chacun garde ses croyances pour lui et renonce à les afficher dans l’espace partagé. Ce n’est pas une atteinte à la liberté, c’est le respect dû à tous les autres. 
Dans le domaine de la religion, c’est tout l’esprit de l’article 28 de la loi de 1905, qu’on cite trop peu, et j’en parlerai plus tard. 
Et cette méthode a un nom : la sécularisation de l’espace public.

Une volonté, enfin. 
La laïcité ne se contente pas de s’effacer devant les convictions et les croyances, elle leur oppose quelque chose. Ce quelque chose, c’est la Raison, avec un R majuscule, face à la Foi avec un F majuscule. D’un côté, le langage de la connaissance ; de l’autre, celui de la croyance. Ces deux sphères ne sont pas égales parce que le fait prime sur la rumeur, le savoir prime sur la révélation ou la certitude. 
Le moteur de cette volonté, c’est l’esprit critique, le “discours de la méthode”.

Voilà donc ce que contient vraiment le mot laïcité : un mouvement d’émancipation, une méthode pour vivre ensemble et une volonté opposable. Réduire tout cela à une simple neutralité, c’est faire le jeu de toutes les communautés qui brandissent la neutralité laïque pour neutraliser la laïcité elle-même. 

En conclusion, on ne répond pas à des convictions fermées et identitaires en leur proposant simplement du vide. Au XXIᵉ siècle, ce siècle qui, si l’on en croit Malraux (et on n’est pas obligé), « sera religieux ou ne sera pas », il faut leur opposer du plein.

Il est temps de remettre tout son alcool dans la vodka.

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* Article 28 :
“Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.”
> Il faut comprendre l’intention du législateur : cette interdiction était motivée par le désir d’empêcher les religions chrétiennes de laisser des symboles visibles dans l’espace public, colorant ainsi des lieux partagés par tous les citoyens, croyants divers et non-croyants.
A l’époque de sa rédaction, la loi ne pouvait pas prévoir le cas d’emblèmes religieux mobiles ou, permettez-moi l’expression, “sur pattes”. Je dis ça, je dis rien.

1 réflexion sur « Laïcité, j’écris trois fois ton nom »

  1. Très intéressant , indispensable de rappeler la loi! Cet extrait d’un conseil municipal est affligeant , la mauvaise foi des uns et des autres inquiétante, peut-être que le maire aurait pu relire l’article

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