Je suis né en 1957. Cette date n’est pas une simple ligne sur un état civil. C’est un déterminisme qui fixe la perspective des événements propre à chaque individu. “L’effet d’horizon”.
Ma première enfance s’est donc déroulée dans un pays en reconstruction dont je vais nommer quelques points saillants : de Gaulle, catholicisme omniprésent, jacobinisme républicain, exode rural, traumatisme de la guerre.
Une France politique stable teintée de rigidité.
Mes dix premières années ont donc surfé sur les toutes dernières vagues d’un monde ancien, un monde qui a volé en éclats en 1968, alors que j’avais dix ans.
A la place de ce monde ancien, s’est installée une pensée critique traversée d’utopies marxistes, d’utopies libertaires, de communautés expérimentales, de libération des mœurs et de désacralisation des cadres établis.
J’ai ainsi passé mon adolescence dans une atmosphère intellectuelle et artistique très critique à l’égard de son propre pays. Beaucoup de figures intellectuelles de l’époque ont installé une analyse fondée sur la déconstruction, le rejet des structures et de l’identité nationale. Elles m’ont appris le désamour de la France. Parallèlement, des artistes ont diffusé une tonalité désenchantée, parfois nihiliste, marquée par une distance à l’égard du collectif en général et du récit national en particulier.
Sans trop le savoir, j’ai intégré cette défiance à l’égard de mon propre pays, avec cette idée diffuse que la pire des choses qui pourrait bien m’arriver, serait de devenir un de ces Français qu’on appelait « franchouillard ».
Et pourtant, quelque chose résistait en moi.
Je ne saurais pas le nommer précisément, mais c’était là. Une adhésion simple, presque instinctive, à la France telle que je la vivais à mon niveau. Un pays facile à vivre, d’une grande beauté, avec des copains et des amitiés féminines et masculines.
Je me souviens très concrètement de mon service militaire en 1978, j’avais vingt ans. J’ai accompli mon devoir avec l’engagement sincère du citoyen : oui, je devais servir mon pays, je devais lui rendre ce qu’il m’avait donné.
Ça se passait de concept chez moi, c’était subliminal.
Je vois aujourd’hui dans cette attitude, le signe d’un premier hiatus entre un univers culturel qui poussait à la dérision et une fidélité plus profonde, silencieuse, qui ne disparaissait pas en moi.
Ce décalage s’est retrouvé dans ma vie professionnelle.
Très jeune, je suis entré dans l’enseignement. J’ai commencé à dix-huit ans. Je portais, dans ces zones urbaines qui deviendront plus tard les ZEP, une sorte d’idéal républicain, celui du hussard noir de la République.
Lorsque les problèmes ont commencé à se multiplier dans ce qu’on a commencé à appeler “les quartiers”, au début des années 90, il a bien fallu en trouver les raisons. Mes collègues étaient majoritairement portés par une grille de lecture marquée au fer rouge : lecture marxiste, tiers-mondiste, centrée sur les dominations sociales, les injustices envers les fameux « damnés de la terre », Une lecture foncièrement culpabilisante envers la France. Je ne rejette pas complètement cette grille. Elle avait sa cohérence, sa générosité même.
Mais, très tôt, j’ai ressenti un décalage.
Là où mes collègues voyaient essentiellement des déterminismes sociaux, je percevais autre chose. Je voyais émerger autour des écoles, dans les familles, dans le quartier, une dynamique culturelle et idéologique qui ne relevait pas uniquement du social. Je voyais, concrètement, une idéologie à fondement religieux à l’œuvre. Elle tissait sa toile, elle structurait les comportements et les représentations. Elle opposait un refus têtu à la logique républicaine.
Ce constat, je l’ai vécu de l’intérieur, sur le terrain, pendant des années, il entrait en tension permanente avec le discours dominant dans mon environnement professionnel.
Cette tension m’a même accompagné jusqu’après les années 2000. J’ai continué à travailler, à échanger, à partager le quotidien avec mes collègues, avec cette ligne de fracture intérieure toujours présente.
Ce n’est que plus tard, vers la fin des années 2000, et plus nettement encore dans les années 2010, que quelque chose s’est clarifié en moi qui m’a permis de mettre fin à cette tension et qui m’a réconcilié avec ma fibre républicaine.
Il faut dire que dans la même période, j’ai fini par tordre le cou à un christianisme mystique que je portais en moi depuis toujours. Et je me suis aussi éloigné de la gauche intellectuelle.
J’ai donc pu procéder à un replacement des éléments de mon schéma mental, et c’est à partir de là que j’ai commencé à concevoir que cette idéologie à fondement religieux devenait un ennemi systémique. Suite à cette découverte, quelque chose s’est inversé : ce que je regardais jusque-là comme une évidence qu’on ne questionne plus, la France, son histoire, ses institutions, sa culture, m’est apparu sous un jour nouveau. Ce n’était plus un objet de critique dont on peut se moquer, mais une construction historique singulière, fragile, noble et précieuse.
J’ai alors redécouvert “le génie” propre de mon pays et, en conséquence, une fibre que j’avais
longtemps tenue à distance s’est réveillée.
Une fibre patriotique, républicaine qui était là depuis toujours. Elle était simplement recouverte par des couches de suspicions qui la rendaient nauséabonde.
Elle s’est remise à vibrer et, depuis lors, elle vibre encore.
Ainsi s’est opérée en moi, lentement, très lentement, et contre les coups répétés d’un défaitisme ambiant et d’une idéologie mortifère, la transition entre un désamour appris pour mon pays et une fidélité retrouvée avec son héritage et ses valeurs. C’est un parcours qui n’est pas un retournement, mais une mise au clair.
Il m’aura fallu du temps, des années d’expérience, de confrontation au réel et même de combat contre moi-même pour que je comprenne que mon pays faisait partie de moi bien plus profondément que je ne voulais l’admettre.
Depuis, je m’en tiens à cette fidélité retrouvée, simple et assumée, et je vous chanterais volontiers une petite Marseillaise pour conclure.
Mais par égard pour vous, je m’abstiendrai, donc ce texte n’aura pas de conclusion.
Bonjour Christophe Je viens de laisser un commentaire envoyé par inadvertance, je n’avais pas tout à fait fini, mais l’idée générale est là. De plus je ne vois pas trop où il apparaît !? ( pas super douée 🙂).Bonne après-midi Envoyé depuis mon appareil Galaxy
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